Lier nature et histoire : le plan de Frederick G. Todd (Partie 2)

Publié le 14 sept. 2026

Le Cap-Diamant, les tours Martello, l’observatoire astronomique et la prison commune de Québec.

L’exploration du territoire progressivement aménagé pour devenir le parc des Champs-de-Bataille se poursuit dans ce deuxième billet d’une série de trois. 

Le plan imaginé par l’architecte-paysagiste Frederick G. Todd pour le développement du parc dès 1909 était accompagné de photographies. Le parcours qu’il a suivi est retracé afin de mieux comprendre sa vision. Après avoir exploré le secteur « est » du parc, autour du Quebec Skating Rink, des fortifications de Québec et des Cove Fields, le parcours se poursuit vers le cap Diamant, puis vers l’ouest du parc, où se trouvent les tours Martello, l’observatoire astronomique et la prison commune de Québec. 

Le cap Diamant 

La fameuse pointe de terre qui s’étire vers le fleuve Saint-Laurent, sur laquelle se trouvent aujourd’hui une partie du Vieux-Québec, la Citadelle et une section des plaines d’Abraham, et qui a fait rêver les premiers explorateurs européens, est le cap Diamant.  

Le rêve, c’était surtout celui de trouver des gisements de diamants ou d’or dans la falaise qui borde le fleuve Saint-Laurent. Jacques Cartier, le premier, a rapporté des pierres en France, espérant avoir trouvé les minéraux tant convoités. De cette aventure serait née l’expression « faux comme diamants du Canada », puisque les pierres rapportées n’étaient que du quartz. Samuel de Champlain a lui aussi cru avoir trouvé des diamants dans la falaise, sans plus de chance.  

Toutefois, le nom cap Diamant viendrait vraisemblablement de ces épisodes, puisque le toponyme semble avéré sur les cartes de la ville et de la région dès la deuxième moitié du 17e siècle. 

Todd avait rapidement remarqué le cap Diamant et les possibilités qu’il présentait pour le futur parc des Champs-de-Bataille, notamment en raison des vues magnifiques qu’il offrait sur la région. Dans son plan d’aménagement, il comptait bien profiter du profil naturel du cap en y aménageant un chemin panoramique qui porte aujourd’hui le nom d’avenue Cap-aux-Diamants : 

CHEMIN No 2 – Situé tout près de l’entrée principale, ce chemin serait un embranchement du chemin no 1. Il permettrait de gravir les vestiges de l’allée couverte qui fait partie des vieilles fortifications érigées par l’Armée britannique [NOTE : la citadelle temporaire], jusqu’à une élévation connue sous le nom de cap Diamant. De là, le visiteur a droit aux plus belles et aux plus impressionnantes vues de tout le parc. La vue vers l’amont du fleuve, illustrée en partie sur la photographie no 7, est particulièrement belle.  [Traduction CCBN] 

Livernois, c. 1909, Commission des champs de bataille nationaux
Livernois, 1909, Commission des champs de bataille nationaux

La photographie liée au plan de Todd dévoile une vue sur le reste du futur parc, qui apparaît tel un canevas libre de tout aménagement : pas de chemins, peu d’arbres ou de buissons. Tout est à faire. Bien entendu, quelques bâtiments se dressent sur le territoire. À l’avant-plan, se dresse l’escalier menant vers la rue Champlain, sur le bord du fleuve, aujourd’hui appelé l’escalier du Cap-Blanc. Tout ce quartier riverain est dominé par l’église Notre-Dame-de-la-Garde et de nombreux quais. Ses habitants vivent encore au rythme du commerce du bois, alors en déclin. Juste derrière, la clôture qui entoure une partie des bâtiments de l’Arsenal fédéral (à droite) témoigne aussi de l’occupation du territoire par des industries lourdes. Deux tours Martello sont également bien visibles. 

La tour Martello 2, plus à droite, se trouve à la limite de ce qui deviendra le parc des Champs-de-Bataille et marque approximativement l’extrémité du parc prévue par Todd. À sa droite se trouve le monastère des Sœurs franciscaines de Marie, aujourd’hui intégré à un immeuble d’habitation sur la Grande Allée. La tour Martello 1, bien au centre de la photo, trône sur le promontoire. La perspective peut toutefois jouer des tours : la prison commune de Québec, à gauche de la tour, et l’observatoire astronomique, qui semblent tout près, se trouvent à quelques centaines de mètres plus à l’ouest. Todd considère ces bâtiments comme des obstacles à la réalisation de sa vision : 

[Traduction CCBN]
À certains égards, il est regrettable que ce chemin ne puisse être tracé plus haut afin de profiter des points de vue qu’offrent certains endroits, comme l’armurerie Ross et l’observatoire, mais comme la chose semble impossible […]

Malgré tout, l’architecte cherche à protéger et à intégrer les tours Martello dans son plan.

Les tours Martello  

Au début du 19e siècle, l’ingénieur militaire Gother Mann conçoit un plan pour la défense de Québec. Parmi les différentes mesures proposées pour défendre la ville figure l’érection d’une première ligne de défense à l’ouest de celle-ci. Construites entre 1808 et 1812, les quatre tours Martello de Québec doivent remplir ce rôle. Achevées la même année que le début de la guerre de 1812, les tours ne seront toutefois jamais directement attaquées. Elles ont été habitées par des soldats du Régiment royal d'Artillerie, le régiment souvent déployé pour appuyer la défense des places fortes et des villes comme Québec. Frederick G. Todd avait bien compris leur importance pour la ville : 

Les deux tours Martello (photographies nos 10 et 11) situées à faible distance de l’armurerie Ross présentent un intérêt historique considérable, surtout celle qui est la plus proche du fleuve et qui contribue au caractère particulier du parc vu de ce cours d’eau, et il m’apparaît comme un grand sacrilège qu’elle soit à présent surmontée d’un réservoir d’eau hideux, d’autant que ses murs semblent servir de cibles pour l’essai des armes à feu et que sur une grande surface du côté nord-est, la pierre a été endommagée par ces tirs continuels. Ces tours méritent certainement d’être préservées et ne devraient pas être utilisées à pareilles fins. [Traduction CCBN] 

Il est facile de comprendre le désarroi de Todd devant l’état des tours au début des années 1900. Comme le montre la photographie, la tour Martello 1 est intégrée au complexe industriel de la manufacture de fusils Ross, visible à gauche. Une tour d’eau a d’ailleurs été construite sur le toit de la tour Martello pour répondre aux besoins de l’usine. Comme le mentionne Todd, la pierre de la tour présente de nombreuses traces d’impact. Celles-ci pourraient avoir été laissées par des balles de fusil tirées par des employés de la manufacture autour des cibles tracées sur la face nord de la tour. Le fusil Ross était réputé pour sa grande précision par rapport aux autres armes utilisées à l’époque, à tel point qu’il est adopté par l’armée canadienne comme arme principale des fantassins lors de la Première Guerre mondiale. Néanmoins, l’armée abandonne l’arme en 1917 et la manufacture ferme rapidement ses portes. Les bâtiments demeurent sur les Plaines jusqu’en 1931, année de leur démolition, pour laisser place au réservoir d’eau de la ville. Construit sur ces terrains de 1931 à 1933, celui-ci approvisionne encore aujourd’hui en eau potable une grande partie du centre-ville de Québec.

1909, Commission des champs de bataille nationaux

À proximité de la Grande Allée, la tour Martello 2 est déjà entourée de constructions au début du 20e siècle. Contrairement à la tour 1, toutefois, elle n’est pas imbriquée dans un complexe industriel et son intégrité semble moins directement menacée. À sa gauche se trouve une maison construite à la fin des années 1870, toujours présente aujourd’hui. Elle se situe à l’endroit où l’armée britannique avait prévu des ouvrages de défense avancés près de la tour. Du côté droit, une résidence accolée à la tour en épouse même la forme. Celle-ci a été détruite dans la première moitié du 20e siècle. Plus large que la tour 1, la tour Martello 2 constituait, avec la tour 3, le cœur de la première ligne de défense imaginée par l’ingénieur Gother Mann. Considérée comme désuète et absente des photos utilisées par Todd, la tour 3 avait été détruite en 1904 pour permettre la construction d’un nouveau pavillon de l’hôpital Jeffrey Hale, alors situé à proximité. La création du parc des Champs-de-Bataille permettra finalement de conserver les trois tours restantes de Québec, dont la tour Martello 4, qui se trouve encore aujourd’hui dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. 

La prison commune de Québec

Todd constate qu’un autre immense bâtiment se situe sur le terrain du futur parc des Champs-de-Bataille. Il s’agit de la deuxième prison commune de Québec, ouverte en 1867. Elle remplaçait alors la première prison de la ville, située à l’intérieur des murs et qui abrite aujourd’hui le Centre Morrin, centre culturel de la communauté anglophone de Québec. Puisque la vieille prison était jugée trop petite, trop près des habitations et associée aux vices et aux dangers de la vie urbaine, la Ville a mandaté l’architecte Charles Baillairgé pour concevoir un bâtiment moderne qui pourrait être construit sur les plaines d’Abraham, à l’extérieur des murs de la cité. Baillairgé avait prévu un immense bâtiment de trois ailes, inspiré des pratiques carcérales les plus à jour dans la deuxième moitié du 19e siècle. Deux des trois ailes seront finalement achevées et, après quelques années de fonctionnement, les autorités de la prison feront construire un mur d’enceinte pour garder les curieux à l’extérieur de la cour, surtout lors des exécutions. Ce complexe se trouve directement sur un chemin existant au début du 20e siècle, nommé rue de la Tour. Todd décide rapidement qu’il devra modifier le tracé du chemin prévu pour le parc : 

Si vous regardez la photographie no 6, prise à partir du milieu de la rue de la Tour, en direction de la prison, vous constaterez qu’elle offre une bien piètre voie d’accès au monument. La rue semble aboutir au mur nu de la prison, et on doit d’abord longer un coin de celle-ci puis descendre une pente raide pour accéder au monument, alors qu’en déplaçant ce chemin comme il est indiqué sur le plan, ce désagrément disparaît et on obtient un chemin agréable, peu incliné, orienté directement dans l’axe du monument. [Traduction CCBN] 

1909, Commission des champs de bataille nationaux

Le monument auquel Todd fait référence est le monument Wolfe, qui marque l’endroit précis où le général James Wolfe est décédé le matin du 13 septembre 1759, lors de la bataille des plaines d’Abraham. Comme il aspire à créer un parc historique et commémoratif, ce monument déjà existant, tout comme le monument des Braves ou encore les tours Martello, doit occuper une place importante dans l’espace. Ce souci lui fait même évoquer des souhaits qui ne sont pas réalisés aujourd’hui et qui ne le seront jamais. C’est ainsi qu’il évoque la reconstruction possible d’une ancienne fortification temporaire érigée à la hâte par les Britanniques en 1759 : 

[Traduction CCBN]
Si un jour la prison était déménagée, je pense que ce serait une très bonne chose que de restaurer la redoute Wolfe qui s’élevait sur cette colline.

Le troisième et dernier billet de cette série sera consacré aux monuments ainsi qu’au parc de Sainte-Foy, connu aujourd’hui sous le nom de parc des Braves.