Lier nature et histoire : le plan de Frederick G. Todd (partie 1)
Premier de trois billets : l’entrée « principale » et les Cove Fields
Le 13 juin 2026, le Musée des plaines d'Abraham inaugurait l'exposition Natura & Historia, qui invite le public à découvrir l'évolution du territoire aujourd'hui occupé par le parc des Champs-de-Bataille. Parmi les périodes abordées figure celle de la création du parc en 1908.
Les commissaires de l’époque, dirigés par le président de la Commission des champs de bataille nationaux et maire de Québec, George Garneau, confient à l'architecte-paysagiste Frederick G. Todd le mandat d'élaborer un plan d'aménagement du parc dont les principes continuent encore aujourd'hui d'influencer la protection et la mise en valeur du territoire. Pour accompagner son rapport et pour mieux illustrer ses propos, Todd a compté sur une série de photographies lui permettant de bien documenter les différents secteurs des sites qui allaient devenir les plaines d’Abraham et le parc des Braves.
À travers les douze photographies utilisées par l'architecte-paysagiste pour illustrer son rapport, ce premier billet vous invite à redécouvrir les lieux tels qu'il les observait en 1908 et à mieux comprendre la vision qui a guidé son plan d'aménagement.
Entrée est
Le Québec Skating Rink et les fortifications
À l’extrémité est du parc des Champs-de-Bataille devait occuper le secteur que les habitantes et habitants de Québec désignaient autrefois les Cove Fields. Pour Todd, les Cove Fields devaient devenir la section historique du futur parc, consacrée à la commémoration du champ de bataille de 1759.
PREMIÈREMENT, la section comprise entre la Citadelle et le monument à Wolfe, en grande partie constituée d’un haut plateau ondulé d’où surgissent de petites élévations. J’ai voulu aménager cette section du parc de la manière la plus naturelle et la plus informelle qui soit, en évitant d’y planter trop d’arbres, afin qu’elle reste le plus près possible de l’état où elle se trouvait à l’époque des combats historiques. [Traduction CCBN]
Ce secteur avait aussi été imaginé par Todd comme la principale porte d’entrée du parc. Toutefois, un obstacle de taille se dressait sur son chemin. En 1908, un imposant bâtiment occupait cette parcelle de terrain située au sud de la Grande Allée : le Quebec Skating Rink, construit en 1889.
À partir de 1877, trois patinoires se succèdent dans le secteur. La première est aménagée près de la porte Saint-Louis, au nord de la Grande Allée. La seconde, construite au sud de cette artère, occupe le même emplacement que celle visible sur la photo. Construite à la hâte en 1889, elle connaît toutefois une existence éphémère, alors que la structure temporaire construite au-dessus s'effondre dès l'hiver 1890.
Une troisième patinoire est ensuite construite au même endroit en 1891. C’est ce bâtiment que l’on aperçoit sur la photo. Plus imposant, le bâtiment abrite une patinoire de même que des allées de curling et de bowling. Son principal locataire est le Quebec Hockey Club, surnommé les Bulldogs. Parmi les joueurs qui portent ses couleurs figurent notamment Joe Malone, Joe Hall et Paddy Moran. La redoutable équipe remporte la Coupe Stanley en 1912 et en 1913 alors qu'elle évolue au Quebec Skating Rink. À compter de la saison 1913-1914, l'équipe déménage à l'aréna Victoria, en basse-ville.
Au-delà des parties de hockey, le Quebec Skating Rink accueille également des bals, des événements, des foires et des séances de patinage, comme en témoigne la photographie. Détruit par un incendie en 1918, le bâtiment n'est jamais reconstruit, permettant ainsi à la Commission des champs de bataille nationaux d'aménager l'entrée principale imaginée par Frederick G. Todd.
Justement, cette entrée avait été réfléchie avec un objectif précis :
[…] L’une des caractéristiques les plus importantes et les plus pertinentes de cette entrée serait la vue admirable que le visiteur aurait sur les fortifications de la citadelle au moment d’en franchir le seuil, et qui contribuerait fortement à lui révéler dès l’abord l’essence même du parc. La photographie no 3 donne un aperçu de cette vue, mais si le matériel de remblayage qui a été déposé près de l’extrémité arrière de l’actuelle patinoire était enlevé, la vue serait encore plus belle que sur l’illustration. [Traduction CCBN]
Cette photographie laisse entrevoir « l'essence du parc » que Todd aspirait à révéler. À gauche de l’image se dresse l’imposante fortification de Québec. Construit selon les plans de l’ingénieur militaire français Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, dont la réalisation s’amorce principalement à partir de 1745, ce mur d’enceinte avait pour fonction de protéger la ville de Québec contre les attaques ennemies. On distingue également une ouverture dans le mur qu’on appelle une poterne, c’est-à-dire un passage aménagé dans les fortifications permettant d'accéder à la ville lorsque les portes principales sont fermées, notamment durant les périodes de conflit lorsque les autorités imposaient un couvre-feu.
En arrière-plan se trouve le casemate de la Glacière, un petit corps de garde situé immédiatement à l’extérieur du mur de la Citadelle, bien intégré à la forteresse adjacente. Les ouvertures dans le mur sont des embrasures destinées aux pièces d’artillerie, permettant d’accoître la puissance de tir des fortifications.
Les Cove Fields
En poursuivant vers l’est, on découvre les Cove Fields. En 1908, ces « champs de l’anse » sont occupés par l’Arsenal fédéral. Fondée en 1879 par le gouvernement du Canada, sous le nom de Cartoucherie de Québec, cette usine a pour mission de produire des munitions. Installés dans un complexe situé à proximité de la porte Saint-Jean, certaines des opérations les plus dangereuses liées à l’assemblage des munitions sont transférées dans les bâtiments visibles sur les photographies, entourés d’une simple clôture de bois. Plusieurs femmes y travaillent notamment à l’assemblage de cartouches de calibre .303.
La sixième photographie offre une vue impressionnante du secteur. La Citadelle domine en arrière-plan, tandis que la rive sud du fleuve Saint-Laurent se dessine au loin. Au premier plan, on aperçoit également des cibles utilisées par les employés de la manufacture de fusils Ross pour mettre les armes à l’épreuve. Cette manufacture, située un peu plus à l’ouest, juste à côté de la tour Martello 1, produisait les célèbres carabines Ross. Adopté comme arme officiel de l’infanterie canadienne lors de la Première Guerre mondiale, le fusil Ross est retiré en 1917 en raison de problèmes de fiabilité. À gauche de l’image, se dresse également le Manège militaire, construit en 1885 selon les plans de l’architecte Eugène-Étienne Taché.
Todd envisageait donc que ce secteur devienne le cœur historique du futur parc. Il souhaitait également qu'il soit traversé par un axe de circulation, aujourd’hui nommé avenue George-VI, permettant aux visiteurs de parcourir l’ensemble du parc. Désigné sous le nom de « chemin no 1 » dans son rapport, il le décrit ainsi :
[…] C’est ainsi que j’ai désigné le chemin qui relie l’entrée principale au monument à Wolfe. Après avoir franchi l’entrée principale, d’où le visiteur a une vue imposante sur la citadelle, ce chemin décrit une courbe et traverse la large vallée qui se trouve derrière le manège militaire, puis monte doucement jusqu’au sommet de la colline où s’élèvent les tours Martello et d’où l’on peut admirer tout le secteur est du parc, comme le montre la photographie no 5. Cette vue est actuellement déparée par les bâtiments de l’Arsenal du Dominion. Il est également quelque peu difficile d’en apprécier toute la beauté, car les proportions et les distances sont énormes, et rien ne permet actuellement de se faire une idée de l’ordre de grandeur. Quelques bosquets bien placés feraient toute la différence et fourniraient à l’observateur les repères nécessaires pour apprécier les proportions de l’ensemble.
Dans le prochain billet de cette série, nous poursuivrons l'exploration du plan de Frederick G. Todd en nous arrêtant au secteur du Cap-Diamant, et à plusieurs éléments du patrimoine bâti qu'il souhaitait préserver et mettre en valeur, notamment les tours Martello, l'observatoire astronomique et l'ancienne prison commune de Québec.
Images : Archives CCBN